J’étais au travail ce jour-là. C’était un jour de tempête, une journée grise de verglas. Je me souviens d’être dans les couloirs du palais de justice en attente de témoigner et de lire ton texto. Appelle-moi dès que tu peux. Je savais. Je savais que tu répondrais à mon appel avec tellement de soleil dans la voix que ça chasserait la grisaille de cette journée.

Alors, j’ai essayé. Essayé de mettre dans ma voix tout le bonheur que je ressentais quelque part au fond de moi. J’ai essayé et j’ai échoué. Si tu savais comme je m’en veux, mon amie. J’ai joué la carte de la fille occupée qui n’a pas le temps de parler. Je t’ai félicité avec quelques mots de marde et des phrases vides. On s’est laissées. Je suis allée pleurer aux toilettes en espérant ne pas être appelée devant le juge avec du mascara plein la face.

Si tu savais combien je suis heureuse de savoir ce petit être bien au chaud dans ta bedaine. Mais c’était trop tôt pour moi. Quand tu m’as annoncé ton grand bonheur, j’avais encore les bras couverts d’ecchymoses en raison des nombreuses prises de sang et le cœur à vif d’avoir perdu, deux semaines plus tôt, le petit être dans ma bedaine.

Il y a tant de choses que j’aurais aimé te dire. J’aurais aimé te dire que tu seras une maman formidable. Que je serai là pour toi et pour ce petit être que j’aimerai comme le mien. Ce jour-là, j’aurais aimé te demander la date prévue de l’accouchement et rire avec toi de la possibilité qu’il voie le jour à Noël. J’aurais aimé te dire que j’ai hâte de toucher ta bedaine et de le sentir bouger. J’aurais aimé te demander comment tu allais. Je n’ai pas pu.

J’aurais aimé te dire que j’ai plein de trucs à te refiler. Des livres à te prêter. J’aurais aimé te dire que je t’apporterai quelque chose de bon à manger et un café qui a de l’allure à l’hôpital. J’aurais aimé te dire que tu es une marraine extraordinaire pour mon poulet et que j’essaierai d’être une matante aussi chouette que toi. J’aurais aimé te dire que ce n’est pas toujours facile. La grossesse, la maternité, la vie de famille. Je t’aurais aussi dit que tu passeras à travers et que tu pourras venir pleurer chez moi quand ce sera trop. J’aurais aimé te dire que tu vivras aussi les plus beaux moments de ta vie avec ce petit être. Je n’ai pas su.

J’ai mal parfois. Je suis aussi maladroite parfois. Ta bedaine qui pousse me rappelle que la mienne est vide. Je sais que je le revivrai mon bonheur. Mais j’aurais aimé qu’on puisse le vivre ensemble. Pour l’instant, je vais vivre, avec toi, ton bonheur. Avec douleur parfois. Et maladresse aussi. Mais avec toute la sincérité et l’amour dont je suis capable. Parce que je t’aime mon amie. Et que j’aime déjà tellement ton petit bébé citron.